Combien ça coute, un plant ?
Il y a quelques jours, nous avons reçu un coup de fil. C'était le représentant d'une association. Nous nous étions rencontrés quelques semaines plus tôt, pour évoquer ensemble l'organisation d'une vente de plants. L'idée, c'était que nous proposions un petit extrait de notre catalogue : les adhérents pourraient y commander des plants, que nous leur aurions livré plus tard dans l'année. Lors de ce coup de fil, il nous a annoncé que nous ne travaillerions finalement pas ensemble : le conseil d'administration de l'association s'était réuni la veille pour délibérer à ce propos. Nos prix sont trop hauts : en grande surface, c'est beaucoup moins cher. Et puis, les 15 % que nous rétrocédions à l'association étaient insuffisant. Aie. Celle-là, elle pique par où elle passe.
Cet appel nous a donné envie de vous exposer ici ce que coûte un plant, chez Pépins et Brindilles. Parce qu'entendre que nos plants sont trop chers par rapport à ceux des grandes surfaces, ça nous fait mal. Alors, dans les quelques lignes qui suivent, nous allons vous parler de comment on produit nos plants, et de ce que ça coûte à chaque étape. Évidemment, nous prendrons de temps en temps quelques raccourcis, parce que sinon, ça serait trop long à tout expliquer et il faudrait vous montrer des tableurs Excel archi moches. Évidemment numéro deux : puisque c'est Louis qui écrit, il y aura aussi quelques longcourci, parce qu'il ne peut pas s'empêcher d'en faire...
Nous avions écrit une première version de cet article de blog. Une succession de chiffres qui s'enchaînaient, commentés au fur et à mesure, en expliquant pourquoi nous faisions tel ou tel choix. Une horreur à lire. Et à écrire. Finalement, on vous propose de nous lire en deux temps. D'abord, le pourquoi ? Pourquoi est-ce que nos plants sont, pour certains, un peu plus chers qu'en jardinerie ? Ensuite, on parlera un peu moins en alphabet latin, et un peu plus en chiffres arabes, si vous le voulez bien.
Nos valeurs
En premier lieu, nos méthodes culturales sont, à chaque fois qu'on y pense, interrogées au regard de leur impact environnemental. Par exemple, et c'est peut être le plus évident, nous sommes en "conversion vers l'agriculture biologique". Ça, ça signifie que nous n'y sommes pas encore tout à fait : il faut deux à trois ans entre le moment où l'on demande la certification et le moment où on nous l'accorde. C'est, pour résumer, le temps que le sol se purge des éventuels résidus de produits interdits en bio. Pourquoi cette certification ? Parce qu'elle est, globalement, un gage reconnu de pratiques vertueuses. Ce n'est pas un gage suffisant à notre avis, mais c'est déjà ça. Et qu'est-ce que ça change, un plant bio, pour vous ? Déjà, vous assurer que nous ne l'avons pas biberonné avec des produits que vous n'avez pas dans votre abri de jardin et dont vos plants ne pourraient pas se priver, lorsqu'ils passent de chez nous à chez vous. Vous assurer, aussi, que les plants achetés chez nous ont eu un impact moindre que ceux issus de l'agriculture conventionnelle. Alors, attention, vous ne nous prendrez pas à taper sur les collègues qui, pour faire survivre leur entreprise, et eux avec, et pour produire notre nourriture, n'ont malheureusement pas toujours d'autres choix que d'utiliser des produits que nous ne voulons pourtant pas sur notre pépinière. Mais, justement, nous, nous considérons que pour le moment, nous avons la possibilité de faire sans. Pour que ça dure, par contre, il faut qu'il y ait suffisamment de clients qui sont prêts à mettre quelques centimes de plus par plant. Et pourquoi, ça coûte plus cher ? Parce qu'il y a un peu plus de pertes du fait de ravageurs divers et variés. Parce que la matière première est un peu plus chère (le terreau, par exemple, autour de 10 % de plus en bio qu'en conventionnel). Parce que justifier du respect du cahier des charges de l'agriculture bio est chronophage, et l'erreur assez peu permise : c'est au moins une douzaine de jours de travail en plus par an, en comparaison du même travail sans certification.
Mais si nous nous arrêtions au bio, ça ne suffirait pas à nos yeux. Alors on va un peu plus loin : en AB, on peut utiliser des traitements pour les plants. Par exemple, l'un des grands ravageurs des productions végétales, c'est la limace. Ou l'escargot. Pour l'un comme pour l'autre, on peut utiliser des petits granulés bleus. Dans la documentation, il est indiqué que ça n'a pas d'impact sur les hérissons, vers de terre et autres colocataires du jardin. Il n'y a que les limaces et les escargots qui hériteraient du privilège de mourir lentement de l'ingestion de ce produit. Top. Ceci dit, quand vous venez nous voir à la pépinière, vous nous faites souvent part du plaisir d'entendre les oiseaux chanter. Les enfants, souvent, sont contents de partir à la recherche des grenouilles. Nous, d'observer musaraignes et autres bêtes à plumes s'envoler à notre arrivée. Ces copains-là, ils mangeraient quoi, si nous commencions à étaler de ces granulés partout, d'après vous ? Si nous pouvons, collectivement, espérer observer, chez nous, une biodiversité riche, c'est parce qu'on accepte aussi qu'elle prélève sa part. Cette part, en l'occurrence, c'est de temps en temps quelques graines ou quelques plants. Ça aussi, ça augmente un peu le prix de nos godets, parce que ça augmente un peu notre taux de pertes, en comparaison d'autres qui, tout plein de bonnes raisons qu'ils sont, ne tolère pas la moindre limace dans leurs serres. Par exemple, cet hiver, on a perdu pas mal de semis. Pour cause : ce que nous supposons être un écureuil est venu planquer des châtaignes, que nous avions semés pour vous proposer des châtaigniers l'année prochaine, au milieu des terrines de semis. Évidemment, ça fou le bazar, ça nous coûte un peu d'argent, mais ça nous procure aussi de beaux moments de rire quand on se rend compte que la serre à semis se transforme en garde-manger...
Pour résumer : le bio. Le pas de traitement, sauf cas d'extrême extrême urgence et alors de manière très ciblée. Qu'est-ce qui pourrait augmenter le coût, en plus ? On ne va pas en faire la liste complète. Mais, on va vous donner un dernier exemple : le terreau. Dans l'écrasante majorité des substrats, il y a de la tourbe. La tourbe, c'est comme le pétrole : magique. Ça permet de stabiliser le terreau, de le rendre à la fois aéré et très absorbant en humidité, de stocker les nutriments. Bref, la tourbe, c'est top. Sauf que ... la tourbe, c'est comme le pétrole : c'est une ressource fossile, qui se régénère très très lentement, dont l'extraction libère du carbone dans l'atmosphère et réduit les habitats pour nombre d'espèces, etc. En résumé : mettre tant de choses en place pour réduire notre impact tout en utilisant du terreau tourbé ça se pose là en termes d'incohérence. Donc on a choisi de faire autrement : on utilise un terreau sans tourbe (à l'exception du semis, mais les quantités sont ici dérisoires.). Il est un peu plus cher, à qualité équivalente, et surtout beaucoup plus dur à gérer. Celui que nous utilisons évacue peu l'eau, stock manifestement moins longtemps les nutriments, se colmate trop vite au risque d'asphyxier les racines. Là aussi, notre taux de pertes augmente légèrement.
On ne va pas continuer ainsi jusqu'au bas de la page, d'autant que plus on écrit plus la page grandit : on risquerait de finir de vous perdre. En bref : nous choisissons de produire mieux, et ça implique que nous produisons un peu plus cher. Maintenant, on espère que cela conviendra à suffisamment d'entre vous pour que nous puissions continuer ainsi. Mais, de ce fait, comparer les prix de Pépins et Brindilles à ceux de la grande distribution, qui cherche à toujours vendre le moins cher possible quitte à, parfois, oublier les conditions de production ou la rémunération du producteur, c'est pas piqué du hanneton, comme disait autrefois un ami.
Et maintenant, en euros, ça dit quoi ?
On va être moins verbeux, dans cette partie.
Avant d'être plant, le plant est graine (ou bouture, mais on va oublier cette option ici, pour plus de simplicité). Pour faire de la graine un plant il faut la semer, et ça, ça coûte :
- La semence : en gros, entre 2 et 30 centimes par plant semé.
- Le terreau de semis : environ 4 centimes par plant semé
- Le temps, au smic net (9€60 / h, ça sera la base pour tous les temps de travail évoqués après.) : 2 centimes par plant semé.
A ce stade, on peut déjà faire un premier bilan des pertes : on va poser 10 % de pertes. En pratique, on a des séries complètes qui échouent, et d'autres qui marchent mieux que prévu. Je pense que l'on est au-dessus de 10%, en réalité, mais le but c'est de vous montrer ce que coûte un plant, quitte à ce que nous sous-estimions un peu la réalité. Un plant semé, qui arrive au bout de son parcours de bébé plante, coûte donc entre 9 et 40 centimes. Mais, là, on ne peut pas encore vous le vendre. Il faut maintenant "l'élever" : le faire grandir un peu. Pour ça, il va changer de pot et de terreau, et recevoir un peu de soin : de la taille, pour le rendre plus beau, plus robuste ; de l'eau, pour qu'il vive ; peut-être un second rempotage, pour lui redonner un peu de vitalité ; peut-être un petit paillage pour le rendre moins gourmand en eau, etc.
- Le godet : 2 centimes.
- Le terreau, s'il n'est rempoté qu'une fois : 9 centimes.
- Le temps de changement de maison, s'il n'est rempoté qu'une fois aussi : 8 centimes.
- Le temps d'entretien : 33 centimes (2 minutes par plant.)
A ce stade, les plants peuvent être vendus. Mais ils ne le seront pas tous : au moins 15% d'entre eux n'arriveront jamais jusqu'à chez vous. Un rouge gorge se sera posé sur une barquette, cassant quelques tiges. Une limace aura dévorée quelques plants de courge. Des pucerons auront pleinement profités de la sève de quelques œillets. Bref, de la casse attendue. En prenant en compte ces pertes, un plant en godet de 7 ou de 8 nous coûte entre 72 et 108 centimes. Là aussi, l'hypothèse de 15% de pertes est probablement très largement minimisée : à l'été 2025, nous avons littéralement dû abandonner 50% des godets que nous avions. 50 pourcents.

On espère, au cours de l'année 2026, vendre 3750 godets. Cela représente 150 plants par semaine, pendant 25 semaines. Cela représente aussi un tiers du chiffre d'affaire cible, environ. Cette proportion va nous permettre de faire, ensemble, plein de calculs savant. Parce que, jusqu'à présent, c'était facile : nous avons compter ce que consomme directement un plant (on appelle ça les charges opérationnelles). Mais il y a tout ce que l'entreprise consomme, quoi qu'il arrive : l'essence pour le camion, les remboursements bancaires, les frais de comptable, les frais de communication, les droits de place des marchés, les cotisations MSA, les assurances, etc. En excluant tout ce qui ne peut pas directement lié à une autre production que les plants en godets, nous estimons nos charges de structure et les remboursements de crédits, pour 2026, à 19 000 €.
- 3 750 godets se partagent ainsi 6 300 € de charges, soit 168 centimes par plant vendu.
Si on fait le total, on est ainsi rendu à des plants dont le coût de revient est compris entre 240 et 276 centimes. "Oui mais vous vendez à 3 € 50 quand même nanméohlà". Ces 240, ou 280, centimes ne prennent pas en compte :
- le temps de travail pour la gestion administrative de l'entreprise (estimé 15 centimes par plants vendus)
- le temps de travail pour l'entretien de la pépinière, et son aménagement (estimé 30 centimes par plants vendus)
- les achats réalisés avant la création de l'entreprise : parcelle, serre, des plants, du terreau, du matériel.
- le temps de vente : que ça soit sur les marchés, ou pour rencontrer des partenaires éventuels et leur préparer un petit catalogue personnalisé ( ben oui, quand même ! ). On estime ça à 30 centimes par plants vendus.
- tous les temps que j'oublie de compter
- et, surtout, surtout : la TVA. Et oui. Un plant est vendu à 3 € 50, mais l'entreprise n'en touche que la partie hors taxe : 3.31 € pour une plante comestible et 3.18 pour une plante ornementale.
Il est donc l'heure de comparer. C'est l'heure du du-du-duel, comme je disais, enfant : le coût de revient d'un plant vendu est estimé entre 315 et 355 centimes hors taxe. Nous les vendons entre 318 et 331 centimes.
On en pense quoi, alors ?
Il y a un truc qu'on ne vous a pas dit, lorsque nous évoquions nos valeurs et quelques uns des choix qui en découle : nous, on veut pouvoir fournir des plants à n'importe qui. Quand on a créé la pépinière, on s'est dit que le manque de moyens ne devait jamais empêcher quiconque de repartir de chez nous avec quelque chose. Pour plein de raisons : parce qu'on considère que la verdure rend plus heureux, parce que planter participe, bien souvent, à améliorer l'environnement, parce qu'on veut partager dès qu'on en a l'occasion, etc. Cette volonté se manifeste par nos prix uniques : chez nous, tous les godets de 7 ou de 8 sont à 3,50 € (sauf les tomates et le basilic, à 2€50, parce que ce sont des produits d'appel). Tous. Qu'ils coûtent 3,15 ou 3,55 € à produire, ou 5,00 €. C'est notre manière, à nous, de rendre accessibles nos plants.
Ceci étant dit, et si vous avez lu l'ensemble de ce trop long exposé, vous en arrivez peut être à la même conclusion que nous : nos plants ne sont, probablement, pas "trop chers". En fait, ils sont, même, probablement pas assez chers. D'ailleurs, avec ce que l'on vous a montré là, nous ne prévoyons pas de nous rémunérer au SMIC l'année prochaine : nous devrions pouvoir prélever un peu moins de 800 € par mois, en travaillant pourtant 50 à 70 heures hebdomadaires, selon la saison. Et c'est tout à fait normal : les quantités vendues sont encore relativement faibles, il faudrait en faire plus. En faire plus, ça veut dire diluer les charges de structures dans un plus grand volume : les coûts de revient baisseront, alors. Et, à ce moment là, le prix de 3,5 € par godet sera cohérent.
Nous allons finir par un petit retour à l'introduction de cette note de blog : l'asso' à l'origine de cette thérapie par l'écriture nous indiquait que céder 15% du prix de vente, c'était trop peu. C'est 15% sur le prix TTC, c'est à dire 52 centimes par plant. Ces 52 centimes sont, pour nous, un coût, qui vient en contrepartie de la réduction d'une partie du temps de vente, qu'on va estimer ici à la moitié (parce qu'il reste le temps de conception du catalogue et la préparation des commandes.). Le coût de revient est alors compris entre 352 et 392 centimes par plant. Le prix de vente, lui, ne bouge pas. Pourquoi écrivons nous ça ? Parce qu'il nous semble important que tous, nous compris, se rappellent que lorsque l'on demande à un producteur, ou à un commerçant, de baisser ses prix, c'est la rémunération de son temps qui diminue. Les godets coûtent toujours le même prix. L'assurance ne fait pas de prime de sympathie. La station service à laquelle on remplit le réservoir du camion ne pratique pas de prix dégressif pour les entreprises locales. Bref : si le coût de production d'un plant dépasse le prix de vente, la seule solution, dans notre cas du moins, c'est que l'humain derrière soit payé un peu moins. Or, l'humain derrière, il va à la boulangerie du coin pour son repas du midi. Ou à l'épicerie du bourg. Ou chez le réparateur de matériel agricole de la ville voisine. Ou chez le paysagiste d'à coté pour ses copeaux. Bref, il fait aussi vivre les commerces environnant, qui sont peut être les vôtres ou ceux de vos proches. Et lorsque cet humain en est rendu à valoriser son temps de travail à la bulle, il cesse de faire ces achats.
Alors, oui, nos godets sont, pour certains du moins, un peu plus chers qu'en grandes surfaces, mais ils ne font pas le même travail. Ils sont plus chers parce qu'ils nous permettent, collectivement, de planter nos jardins sans se dire que c'est au détriment de notre environnement. Et même pas parce qu'ils font vivre les humains qui les produisent : ce n'est pas encore le cas.
Merci de nous avoir lu jusqu'ici !
A bientôt à la pépi.